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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 08:17
   Gaëlle Brouard, psychologue Photo : Serge Crampon L’art dans un accueil de jour ACTION INNOVANTE                 L’atelier artistique « Aujourd’hui je quitte ma chaise » est l’histoire d’une rencontre entre l’artiste plasticien Serge Crampon et l’Accueil de jour L’Oasis. Ce projet associe une réflexion plasticienne faisant référence au corps, permettant à des personnes atteintes de troubles cognitifs de réaliser une œuvre artistique. Le dialogue entre le plasticien, les aides-soignantes, et la psychologue a nourri cet atelier à partir d’outils de création imaginés pour une application simple et rapide, évitant ainsi la mise en échec. Les séances se sont échelonnées de janvier à juillet 2017, en deux étapes di érentes : • dans un premier temps, l’artiste plasticien a rencontré les différents groupes pour appréhender les maladies neurodégénératives, repérer les capacités des personnes, et, avec les professionnelles, cibler le groupe qui entrerait dans la deuxième phase ; • dans un second temps, cinq personnes ont participé à un parcours composé de cinq séances, avec des objectifs individuels bien précis. À partir d’éléments du corps humains tracés sur carton blanc, le plasticien et l’équipe ont invité chacun à manipuler et à reconstituer sa propre silhouette, comme s’il s’agissait d’un puzzle. Ce travail a fait appel à la mémoire du corps. Puis, le découpage, le collage et la peinture au doigt ont donné corps et couleurs à la fresque. À l’issue de cette création, et pour être dans un échange et dans une ouverture sur l’extérieur, le groupe a pu visiter l’atelier de l’artiste et y réaliser une silhouette à taille humaine. Cette deuxième étape s’est terminée par une exposition auprès des familles lors d’un temps festif. Au fil des séances, nous avons vu les participantes se mettre en mouvement : après avoir manipulé la silhouette, il leur a fallu se mettre debout pour réaliser la fresque. Ce passage à la verticalité s’est fait spontanément, même pour les personnes qu’il faut habituellement solliciter à plusieurs reprises pour qu’elles se lèvent. Verticalité au sens propre, et aussi verticalité du buste, des attitudes, des regards. La surprise, voire l’incompréhension du départ ont laissé progressivement la place aux sourires, à la détente, à l’émerveillement, à la prise d’initiative, au plaisir d’être dans la création, à la rencontre et à l’interaction. D’où ce choix de nommer ce rendez-vous : « Aujourd’hui je quitte ma chaise ! ». Création artistique autour du corps.   DOC’alzheimer N°29 Avril-mai-juin 2018 VILLEDIEU-LA- BLOUÈRE  7      ACTION INNOVANTE  Quels objectifs ? OBJECTIFS GÉNÉRAUX Pour que cet atelier prenne tout son sens, l’équipe pluridisciplinaire a fixé des objectifs. Sur le plan institutionnel, nous avons souhaité créer un atelier qui permette à la fois la convivialité et la mobilisation cognitive, et le développement d’une approche non médicamenteuse en utilisant l’art comme médiateur dans la communication et la relation. Par le biais de la création d’une œuvre collective, nous avons d’une part cherché à renforcer l’estime de soi et à valoriser les personnes aux yeux de leurs proches, et d’autre part nous avons essayé de repérer la perception que chacun peut avoir de son corps dans la maladie. OBJECTIFS INDIVIDUELS • Pour les personnes participant à l’ensemble du projet, il nous a semblé intéressant d’observer si, au stade de leur maladie, elles pouvaient s’approprier cet outil, inhabituel pour elles. • Chez une personne dépressive et ayant la maladie d’Alzheimer, nous avons cherché à favoriser le plaisir dans la réalisation. • Enfin, il nous semblait intéressant de repérer comment une personne avec une désinhibition sociale et comportementale importante pouvait s’impliquer ou non dans cette démarche artistique. Quelle évaluation ? LA GRILLE D’ÉVALUATION Progressivement, nous avons élaboré une grille d’évaluation qui nous a permis d’observer l’évolution de chacun dans l’atelier. Tout d’abord, nous avons noté si les personnes comprenaient les consignes, si elles participaient activement ou si elles restaient dans l’observation, voire à l’écart, et si elles se souvenaient de la séance précédente ou du plasticien. Le reste de nos observations se centrait sur les attitudes corporelles, le comportement, la communication verbale ou non verbale, le lien avec les autres, le plaisir, la satisfaction et les émotions exprimées ou observées. OBSERVATIONS CLINIQUES • La perception du corps : quel que soit le niveau d’autonomie ou la phase de la ma- ladie, la perception et la représentation de son propre corps sont devenues com- plexes pour les personnes. Cet atelier ne nous a pas permis un travail à proprement parlé sur le schéma corporel. En revanche, il a été un support pour l’expression de leur ressenti sur ce corps dont ils perdent le contrôle et sur ce qu’ils faisaient avec leur corps dans leur vie d’avant (la mala- die). L’exemple qui a le plus retenu notre attention est celui de M. C. qui a réalisé une silhouette en situation de chute tout en verbalisant sa peur de tomber ; par la mise en mots de cette angoisse, ce mon- sieur, avec l’aide du plasticien, a pu re- dresser la silhouette. Nous pourrions en- visager de reprendre cet atelier en axant un peu plus les observations sur la per- ception du schéma corporel. D’un point de vue clinique, les personnes semblent avoir une vision morcelée de leur corps. Il nous faut cependant tenir compte des troubles neurologiques de chacun qui sont un frein pour une bonne représenta- tion et une bonne reproduction. • La réminiscence : une nouvelle fois, nous constatons que l’art est un support qui vient favoriser l’expression des émotions et des souvenirs. Pour beaucoup d’entre eux, la manipulation de ce pantin a permis d’évoquer leurs métiers (ex : le marchand de vêtements, le mécanicien, le fabricant de charrues, l’agricultrice, la mère de famille...). Certaines personnes ont fait prendre à la silhouette l’attitude corporelle liée à leur travail. Pour ces personnes parfois apathiques et parfois avec une di culté de langage (troubles aphasiques), nous avons constaté que les mots venaient avec plus de spontanéité et plus de  uidité. • Le regard des familles: en tant que professionnels, nous sommes convaincus de l’apport d’un tel atelier pour les personnes désorientées/ou ayant des troubles neurodégénératifs. Ce qui est évident pour nous ne l’est pas pour les familles. Ce n’est pas la première fois que nous constatons que les familles regardent ce qui est fait par leurs proches sous l’angle « des pertes » et par conséquent, elles portent un regard négatif et douloureux sur la production. Il a donc été important pour nous de mettre en valeur ces silhouettes et de donner les clés de compréhension de l’atelier pour qu’au-delà de ce que ne peut plus faire la personne, elles puissent comprendre tout le travail de réminiscence, de communication et de plaisir à faire. Ce temps d’explication a permis à certaines familles de valoriser leurs proches/conjoints. ■  Osons la créativité Avec quelques mois de recul, nous pouvons mesurer l’impact émotionnel de cette création pour plusieurs personnes. Une certaine forme de souvenirs est bien là, en regardant des photos de l’atelier ou en prononçant le nom de l’artiste, signe qu’elles étaient bien présentes et actrices de ce projet. L’équipe de l’Accueil de jour s’est laissée guider par le plasticien et porter par le groupe. L’atelier a été un lieu d’exploration et d’expérimentation pour tous, pour les participantes comme pour les encadrantes ; ce qui a permis de renouveler le regard porté sur certaines personnes et d’acquérir un nouvel outil pour l’accompagnement. Cette expérience nous rappelle qu’il faut oser être créatif et surtout sortir des sentiers battus dans nos ateliers, pour aller rejoindre les personnes malades quel que soit le stade de la maladie. Par l’approche artistique, nous favorisons l’expression des émotions et permettons ainsi à la personne de se sentir reconnue et par conséquent, se sentir exister au travers du regard de l’autre (que cet autre soit malade, soignant, bénévole ou aidant familial). Ainsi l’art nous permet de maintenir la personne au centre de sa vie et de son accompagnement.  Qui sommes-nous ? L’ACCUEIL DE JOUR L’OASIS L’Accueil de jour l’Oasis accompagne, du lundi au vendredi, des personnes de plus de 60 ans, vivant à domicile, et ayant des maladies neurodégénératives (de type Alzheimer ou apparentées) avec la volonté de maintenir leur autonomie, préserver le lien social, offrir une étape intermédiaire entre le domicile et l’institution et permettre un temps de répit aux aidants familiaux. Dans le cadre des projets d’accompagnement personnalisés, des ateliers à visées thérapeutiques sont proposés. SERGE CRAMPON L’atelier de Serge Crampon est à Villedieu-la-Blouère. Il travaille notamment sur le corps et ses mouvements, au travers de la sculpture et de la danse. (www.serge-crampon.info)     8 DOC’alzheimer N°29 Avril-mai-juin 2018

Gaëlle Brouard, psychologue Photo : Serge Crampon L’art dans un accueil de jour ACTION INNOVANTE L’atelier artistique « Aujourd’hui je quitte ma chaise » est l’histoire d’une rencontre entre l’artiste plasticien Serge Crampon et l’Accueil de jour L’Oasis. Ce projet associe une réflexion plasticienne faisant référence au corps, permettant à des personnes atteintes de troubles cognitifs de réaliser une œuvre artistique. Le dialogue entre le plasticien, les aides-soignantes, et la psychologue a nourri cet atelier à partir d’outils de création imaginés pour une application simple et rapide, évitant ainsi la mise en échec. Les séances se sont échelonnées de janvier à juillet 2017, en deux étapes di érentes : • dans un premier temps, l’artiste plasticien a rencontré les différents groupes pour appréhender les maladies neurodégénératives, repérer les capacités des personnes, et, avec les professionnelles, cibler le groupe qui entrerait dans la deuxième phase ; • dans un second temps, cinq personnes ont participé à un parcours composé de cinq séances, avec des objectifs individuels bien précis. À partir d’éléments du corps humains tracés sur carton blanc, le plasticien et l’équipe ont invité chacun à manipuler et à reconstituer sa propre silhouette, comme s’il s’agissait d’un puzzle. Ce travail a fait appel à la mémoire du corps. Puis, le découpage, le collage et la peinture au doigt ont donné corps et couleurs à la fresque. À l’issue de cette création, et pour être dans un échange et dans une ouverture sur l’extérieur, le groupe a pu visiter l’atelier de l’artiste et y réaliser une silhouette à taille humaine. Cette deuxième étape s’est terminée par une exposition auprès des familles lors d’un temps festif. Au fil des séances, nous avons vu les participantes se mettre en mouvement : après avoir manipulé la silhouette, il leur a fallu se mettre debout pour réaliser la fresque. Ce passage à la verticalité s’est fait spontanément, même pour les personnes qu’il faut habituellement solliciter à plusieurs reprises pour qu’elles se lèvent. Verticalité au sens propre, et aussi verticalité du buste, des attitudes, des regards. La surprise, voire l’incompréhension du départ ont laissé progressivement la place aux sourires, à la détente, à l’émerveillement, à la prise d’initiative, au plaisir d’être dans la création, à la rencontre et à l’interaction. D’où ce choix de nommer ce rendez-vous : « Aujourd’hui je quitte ma chaise ! ». Création artistique autour du corps. DOC’alzheimer N°29 Avril-mai-juin 2018 VILLEDIEU-LA- BLOUÈRE 7 ACTION INNOVANTE Quels objectifs ? OBJECTIFS GÉNÉRAUX Pour que cet atelier prenne tout son sens, l’équipe pluridisciplinaire a fixé des objectifs. Sur le plan institutionnel, nous avons souhaité créer un atelier qui permette à la fois la convivialité et la mobilisation cognitive, et le développement d’une approche non médicamenteuse en utilisant l’art comme médiateur dans la communication et la relation. Par le biais de la création d’une œuvre collective, nous avons d’une part cherché à renforcer l’estime de soi et à valoriser les personnes aux yeux de leurs proches, et d’autre part nous avons essayé de repérer la perception que chacun peut avoir de son corps dans la maladie. OBJECTIFS INDIVIDUELS • Pour les personnes participant à l’ensemble du projet, il nous a semblé intéressant d’observer si, au stade de leur maladie, elles pouvaient s’approprier cet outil, inhabituel pour elles. • Chez une personne dépressive et ayant la maladie d’Alzheimer, nous avons cherché à favoriser le plaisir dans la réalisation. • Enfin, il nous semblait intéressant de repérer comment une personne avec une désinhibition sociale et comportementale importante pouvait s’impliquer ou non dans cette démarche artistique. Quelle évaluation ? LA GRILLE D’ÉVALUATION Progressivement, nous avons élaboré une grille d’évaluation qui nous a permis d’observer l’évolution de chacun dans l’atelier. Tout d’abord, nous avons noté si les personnes comprenaient les consignes, si elles participaient activement ou si elles restaient dans l’observation, voire à l’écart, et si elles se souvenaient de la séance précédente ou du plasticien. Le reste de nos observations se centrait sur les attitudes corporelles, le comportement, la communication verbale ou non verbale, le lien avec les autres, le plaisir, la satisfaction et les émotions exprimées ou observées. OBSERVATIONS CLINIQUES • La perception du corps : quel que soit le niveau d’autonomie ou la phase de la ma- ladie, la perception et la représentation de son propre corps sont devenues com- plexes pour les personnes. Cet atelier ne nous a pas permis un travail à proprement parlé sur le schéma corporel. En revanche, il a été un support pour l’expression de leur ressenti sur ce corps dont ils perdent le contrôle et sur ce qu’ils faisaient avec leur corps dans leur vie d’avant (la mala- die). L’exemple qui a le plus retenu notre attention est celui de M. C. qui a réalisé une silhouette en situation de chute tout en verbalisant sa peur de tomber ; par la mise en mots de cette angoisse, ce mon- sieur, avec l’aide du plasticien, a pu re- dresser la silhouette. Nous pourrions en- visager de reprendre cet atelier en axant un peu plus les observations sur la per- ception du schéma corporel. D’un point de vue clinique, les personnes semblent avoir une vision morcelée de leur corps. Il nous faut cependant tenir compte des troubles neurologiques de chacun qui sont un frein pour une bonne représenta- tion et une bonne reproduction. • La réminiscence : une nouvelle fois, nous constatons que l’art est un support qui vient favoriser l’expression des émotions et des souvenirs. Pour beaucoup d’entre eux, la manipulation de ce pantin a permis d’évoquer leurs métiers (ex : le marchand de vêtements, le mécanicien, le fabricant de charrues, l’agricultrice, la mère de famille...). Certaines personnes ont fait prendre à la silhouette l’attitude corporelle liée à leur travail. Pour ces personnes parfois apathiques et parfois avec une di culté de langage (troubles aphasiques), nous avons constaté que les mots venaient avec plus de spontanéité et plus de uidité. • Le regard des familles: en tant que professionnels, nous sommes convaincus de l’apport d’un tel atelier pour les personnes désorientées/ou ayant des troubles neurodégénératifs. Ce qui est évident pour nous ne l’est pas pour les familles. Ce n’est pas la première fois que nous constatons que les familles regardent ce qui est fait par leurs proches sous l’angle « des pertes » et par conséquent, elles portent un regard négatif et douloureux sur la production. Il a donc été important pour nous de mettre en valeur ces silhouettes et de donner les clés de compréhension de l’atelier pour qu’au-delà de ce que ne peut plus faire la personne, elles puissent comprendre tout le travail de réminiscence, de communication et de plaisir à faire. Ce temps d’explication a permis à certaines familles de valoriser leurs proches/conjoints. ■ Osons la créativité Avec quelques mois de recul, nous pouvons mesurer l’impact émotionnel de cette création pour plusieurs personnes. Une certaine forme de souvenirs est bien là, en regardant des photos de l’atelier ou en prononçant le nom de l’artiste, signe qu’elles étaient bien présentes et actrices de ce projet. L’équipe de l’Accueil de jour s’est laissée guider par le plasticien et porter par le groupe. L’atelier a été un lieu d’exploration et d’expérimentation pour tous, pour les participantes comme pour les encadrantes ; ce qui a permis de renouveler le regard porté sur certaines personnes et d’acquérir un nouvel outil pour l’accompagnement. Cette expérience nous rappelle qu’il faut oser être créatif et surtout sortir des sentiers battus dans nos ateliers, pour aller rejoindre les personnes malades quel que soit le stade de la maladie. Par l’approche artistique, nous favorisons l’expression des émotions et permettons ainsi à la personne de se sentir reconnue et par conséquent, se sentir exister au travers du regard de l’autre (que cet autre soit malade, soignant, bénévole ou aidant familial). Ainsi l’art nous permet de maintenir la personne au centre de sa vie et de son accompagnement. Qui sommes-nous ? L’ACCUEIL DE JOUR L’OASIS L’Accueil de jour l’Oasis accompagne, du lundi au vendredi, des personnes de plus de 60 ans, vivant à domicile, et ayant des maladies neurodégénératives (de type Alzheimer ou apparentées) avec la volonté de maintenir leur autonomie, préserver le lien social, offrir une étape intermédiaire entre le domicile et l’institution et permettre un temps de répit aux aidants familiaux. Dans le cadre des projets d’accompagnement personnalisés, des ateliers à visées thérapeutiques sont proposés. SERGE CRAMPON L’atelier de Serge Crampon est à Villedieu-la-Blouère. Il travaille notamment sur le corps et ses mouvements, au travers de la sculpture et de la danse. (www.serge-crampon.info) 8 DOC’alzheimer N°29 Avril-mai-juin 2018

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